Mollusques, histoire et sciences sociales : exploitation, domestication, extinction

Journée d’études

Organisation : Romain Grancher (CNRS) et François Jarrige (LIR3S UMR 7366 CNRS-uB)

[Journée organisée par le LIR3S UMR 7366 CNRS-uB et Framespa (UMR 5136)]

Le 11 avril 2024 à l’université de Bourgogne

 


 

 


 

Présentation

En 1817, le savant Georges Cuvier publie ses Mémoires pour servir à l’histoire et à l’anatomie des mollusques, dans lequel il révèle la richesse et la diversité de ces animaux invertébrés qui englobent les céphalopodes (pieuvres, seiches, calmars…), les bivalves (moules, huîtres, palourdes, coquilles Saint-Jacques, tarets…) et les gastéropodes (escargots, limaces, cônes…). Marins pour les uns, terrestres pour les autres, ces animaux mous et gluants peuvent prendre des formes multiples, mais ils ont tous en commun de faire l’objet d’un intérêt inédit dans une grande variété de champs du savoir. Ainsi, les biologistes et les écotoxicologues y voient dorénavant des espèces « sentinelles » fournissant des informations cruciales sur l’état des écosystèmes (Légué & Prou, 2012 ; Régnier et al, 2017) tandis que les anthropologues et les sociologues les regardent comme des animaux politiques embarqués malgré eux dans des controverses sociotechniques (Callon, 1986 ; Ménez, 2019). Et de même que les coquilles Saint-Jacques de la Baie de Saint Brieuc ont permis naguère à Michel Callon de faire des non-humains des acteurs à part entière des sciences sociales, les poulpes servent aujourd’hui à penser l’existence de formes d’intelligence et de sensibilité radicalement autres qu’humaines (Godfrey-Smith, 2018 ; Despret, 2021).
Le but premier de cette journée d’étude est de dresser un état des lieux des enquêtes qui ont pris les mollusques pour objet dans le champ de l’histoire et des sciences sociales. Le parti pris est d’envisager ensemble et dans toute leur diversité les espèces appartenant à cet embranchement, en tenant compte autant que possible des avancées récentes dans le domaine de la malacologie. On fait en effet le pari qu’il pourrait y avoir un intérêt à opérer des rapprochements par-delà les frontières établies entre les espèces, d’une part, et leurs milieux de vie, d’autre part. Il y a, en tout cas, un enjeu réel à dépasser le grand partage entre la terre et la mer qui continue de configurer en profondeur l’historiographie pour s’intéresser simultanément à des animaux évoluant dans des environnements terrestres et aquatiques (Grancher & Serruys, 2021).
À la différence des mammifères, depuis longtemps au cœur de l’histoire environnementale ou animale, les mollusques ne sont devenus que très récemment des objets de recherche légitimes aux yeux des historiennes et des historiens. Leur histoire reste donc largement méconnue, tout comme leur extinction massive, mais silencieuse, au cours des siècles derniers (van Dooren, 2023). Ce constat doit être quelque peu relativisé car il existe en réalité une historiographie assez étoffée sur certaines espèces exploitées de longue date en vue d’usages alimentaires, médicaux, religieux, monétaires ou ornementaux. C’est le cas du murex par exemple, dont on extrayait un colorant rouge connu sous le nom de pourpre de Tyr dans l’Antiquité (Machebœuf, 2022). C’est également le cas de l’huître, sur laquelle il existe une littérature riche et abondante, encore augmentée ces dernières années par des travaux consacrés à l’ostréiculture (Faget, 2007 ; Keiner, 2009) ou à la pêche perlière (Warsh, 2018 ; Ostroff, 2020 ; Fernando, 2022 & 2023). 
Cependant, à côté de ces quelques mollusques déjà bien étudiés, de nombreuses autres espèces sont restées dans l’ombre, sans doute en partie faute de sources, mais aussi tout simplement par défaut d’intérêt. Ainsi des poulpes et des calamars, des coques et des palourdes, sans parler des praires, des ormeaux ou même des moules qui, pour leur part, sont particulièrement bien documentées dans les archives à compter du XVIIIe siècle. Le même constat peut être fait à propos d’un mollusque terrestre comme l’escargot, auquel le philosophe Thom van Dooren vient de consacrer un superbe livre récent, mais dont l’histoire reste encore largement à écrire (Fabre-Vassas, 1982). À ces travaux consacrés aux espèces généralement considérées comme « utiles » s’ajoutent par ailleurs quelques enquêtes centrées sur des « nuisibles », tel que le taret par exemple, un bivalve mangeur de bois flotté redouté par les navigateurs du passé jusqu’à ce que le métal et la pierre viennent remplacer ce matériau périssable dans la fabrication des navires et des infrastructures portuaires (Serruys, 2021 ; Sundberg, 2022).
Centrée sur les interactions anciennes ou plus récentes entre mollusques et sociétés, cette journée voudrait contribuer à compléter et à rééquilibrer cette historiographie encore en construction. Dans cette optique, les propositions de communication (titre, résumé de 2 000 signes maximum, court CV) pourront aborder l’une des questions transversales suivantes, en sachant que cette liste n’est ni exhaustive, ni limitative : l’exploitation, la consommation et l’élevage des mollusques comestibles ; les conflits d’accès et les formes de territorialité spécifiques auxquels ils donnent naissance ; les dynamiques d’extinction de certaines espèces et leurs causes (surexploitation, pollution, destruction des milieux, espèces envahissantes, épizooties). 

Bibliographie indicative

  • Bailey Geoffrey N., Hardy Karen et Camara Abdoulaye, Shell Energy: Mollusc Shells as Coastal Resources, Oxbow Books: Oxford and Oakville, 2013.
  • Callon Michel, « Éléments pour une sociologie de la traduction. La domestication des coquilles Saint-Jacques et des marins-pêcheurs dans la baie de Saint-Brieuc », L’Année sociologique, 36, 1986, p. 69-208.
  • Deluermoz Quentin et Jarrige François, « Introduction. Écrire l’histoire avec les animaux », Revue d’histoire du XIXesiècle, no 54, 2017/1, p. 15-29.
  • Despret Vinciane, Autobiographie d’un poulpe et autres récits d’anticipation, Arles, Actes Sud, 2021.
  • Fabre-Vassas Claudine, « Le soleil des limaçons », Études rurales, vol. 87-88, 1982, p. 63-93.
  • Faget Daniel, « Cultiver la mer : biodiversité marine et développement de l’ostréiculture dans le midi méditerranéen français au XIXe siècle », Annales du Midi, t. CXIX, no 258, 2007, p. 207-226.
  • Fernando Tamara, « Mapping Oysters and Making Oceans in the Northern Indian Ocean, 1880-1906 », Comparative Studies in Society and History, vol. 65, no 1, 2023, p. 53-80.
  • Fernando Tamara, « Seeing Like the Sea: A Multispecies History of the Ceylon Pearl Fishery 1800-1925 », Past & Present, vol. 254, n1, 2022, p. 127-160.
  • Godfrey-Smith Peter, Le prince des profondeurs. L’intelligence exceptionnelle des poulpes, Paris, Flammarion, 2018.
  • Grancher Romain et Serruys Michael W., « Changes on the Coast: Towards a Terraqueous Environmental History », Journal for the History of Environment and Society, vol. 6, 2021, p. 11-34.
  • Keiner Christine, The Oyster Question: Scientists, Watermen, and the Maryland Chesapeake Bay since 1880, Athens, University of Georgia Press, 2009.
  • Legué Pascale et Prou Jean, « L’huître, un coquillage nomade sans tête ni jambe mais avec un pied », Techniques & Culture, vol. 59, no 2, 2012, p. 284-305.
  • Machebœuf Christine, Exploitation et commercialisation de la pourpre dans l’Empire romain, Pessac, Ausonius éditions, 2022.
  • McCay Bonnie J., Oyster Wars and the Public Trust. Property, Law and Ecology in New Jersey History, Tucson, The University of Arizona Press, 1998.
  • McNeill John R., « Of Rats and Men. A Synoptic Environmental History of the Island Pacific », Journal of World History, vol. 5, n2, 1994, p. 299-349.
  • Ménez Florence, « Un mollusque acéphale peut-il être animal politique ? Controverses sur la « palourde d’État » en lagune de Venise », dans Kévin de la Croix et Véronica Mitroi (dir.) Écologie politique de la pêche. Temporalités, crises, résistances et résiliences, Nanterre, Presses universitaires de Paris-Ouest, 2019, p. 233-254
  • Ostroff Samuel, « Can the Oyster Speak? Pearling Empires and the Marine Environments of South Asia and Sri Lanka, c. 1600-1900 », dans Martha Chaiklin, Philip Gooding et Gwyn Campbell (dir.), Animal Trade Histories in the Indian Ocean World, New York, Springer, 2020, p. 65-98.
  • Régnier Claire, Fontaine Benoît, Cowie Robert H. et Bouchet Philippe, « Measuring the Sixth Extinction: what do mollusks tell us? », The Nautilus, vol. 131, no 1, 2017, p. 3-41.
  • Serruys Michael-W., « The Societal Effects of the Eighteenth-Century Shipworm Epidemic in the Austrian Netherlands (c. 1730-1760) », Journal for the History of Environment and Society, vol. 6, 2021, p. 95-127.
  • Subrahmanyam Sanjay, « Noble Harvest from the Sea: Managing the Pearl Fishery of Mannar, 1500-1925 », dans Burton Stein et Sanjay Subrahmanyam (dir.), Institutions and Economic Change in South Asia, Delhi, Oxford University Press, 1996, p. 134-172.
  • Sundberg Adam, Natural Disaster at the Closing of the Dutch Golden Age: Floods, Worms, and Cattle Plague, Cambridge, Cambridge University Press, 2022.
  • Van Dooren Thom, Tout un monde dans une coquille. Histoires d’escargots au temps des extinctions, Paris, La Découverte, 2023.
  • Van Ginkel Rob, « The Abundant Sea and Her Fates: Texelian Oystermen and the Marine Commons, 1700 to 1932 », Comparative Studies in Society and History, vol. 38, no 2, 1996, p. 218-242.
  • Warsh Molly A., American Baroque: Pearls and the Nature of Empire, 1492-1700, Chapel Hill, The University of North Carolina Press, 2018.